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Covid-19 et inégalités en Amérique latine: retour de fortune ?

Enero 7, 2021


Por Vera Chiodi


 

Covid-19 et inégalités en Amérique latine : retour de fortune ?

 
 
 

Par Vera Chiodi, maîtresse de conférences en économie à l’Université Sorbonne Nouvelle (Institut des Hautes Études de l’Amérique latine) et membre du Centre de Recherche et de Documentation des Amériques (CREDA UMR 7227), actuellement en délégation au CNRS.

Les débuts de l’épidémie furent marqués par une grande incertitude puisque l’Amérique latine et les Caraïbes ont été très peu touchés dans un premier temps (à différence de l’Europe et des Etats-Unis) et par un débat controversé qui animait la scène publique : fallait-il copier les politiques restrictives mises en place par ces pays-là qui étaient fortement touchés depuis le début et à l’antipode de la saison climatique ? Mais très vite L’Amérique latine est devenue la région la plus touchée par la COVID-19 au niveau mondial (et ce jusqu’en octobre 2020, moment où l’inversion des saisons a redonné à l’Europe la première place), représentant plus d’un quart des cas et un tiers des décès dans le monde alors qu’elle ne représente qu’un 9% de la population mondiale. La région est donc surreprésentée dans les coûts sanitaires et économiques. A cela s’ajoute une montée incessante de la faim, les économies en difficulté, l’aggravation des inégalités et une saison des ouragans qui approche. La faim et l’insécurité alimentaire risquent de générer de multiples conflits, des troubles politiques et de forcer les familles vulnérables à migrer. Selon le PAM[1], le nombre total de personnes ne sachant pas d’où viendra leur prochain repas dans les mois à venir a été multiplié par quatre depuis 2019 dans la zone Amérique latine et Caraïbes.

Campagne de donation (campaña de frazadas), pour « El comedor La Mascota », 21 juin 2020 à l’arrivée de l’hiver, Benavidez, provincia de Buenos Aires. (Photo: Bernardo Pérez)

La région connaît une crise sans précédent sur le marché du travail, conséquence de la pandémie de COVID-19. La contraction drastique de l’emploi (34 millions de personnes se sont retrouvés sans emploi), des heures travaillées et des revenus explique la réduction du niveau d’activité économique (-9,4% pour 2020). Les perspectives sont encore plus inquiétantes si l’on considère que ces effets ont été inégaux : ce sont les femmes, les jeunes, les enfants, les travailleurs informels (qui représentent 80% des travailleurs dans le quantile inférieur) et les indépendants qui sont les grands perdants. Le chemin de la reprise, qui se profile très lentement (et certainement avec une récupération asymétrique des secteurs ce qui ajoutera davantage de distorsions) pourrait s’accompagner d’un creusement de ces écarts.

La pandémie comme effet accélérateur des inégalités préexistantes

Cette crise aggrave donc les niveaux d’inégalités qui existaient avant le déclenchement de la pandémie, même si la plupart des pays ont fait des efforts pour mettre en œuvre rapidement un ensemble de politiques visant à soutenir l’emploi et le revenu. Elle peut aussi entraîner un retour en arrière sur des progrès réalisés depuis une ou deux décennies dans le continent le plus inégalitaire au monde. Pendant la marée rose (première décennie des années 2000), la croissance économique tirée de l’extérieur (et liée à la diminution de la pauvreté ainsi que des inégalités dans la distribution des revenus) a été associée à un accroissement de la classe moyenne (une avancée sociale non négligeable, sachant que sa taille a souvent été proposée comme une mesure du bonheur).  Aujourd’hui, les classes moyennes perdent – en termes de revenus – relativement plus que les plus pauvres. La reprise économique va à son tour en grande partie dépendre de leur récupération, et en particulier de leur comportement vis-à-vis de la consommation : les individus des classes moyennes sont très souvent décrits comme ceux qui achètent des biens dont ils n’ont pas besoin, avec de l’argent qu’ils n’ont pas, et pour impressionner des gens qu’ils ne connaissent pas[2].

Campagne de donation de couvertures » (campaña de frazadas), pour « El comedor La Mascota », 21 juin 2020 à l’arrivée de l’hiver, Benavidez, provincia de Buenos Aires. (Photo: Bernardo Pérez)

Comme cela a été bien montré dans le cas de la province de Buenos Aires, l’entrée du virus dans la plupart des pays de la région semble avoir été véhiculée par les groupes les plus riches de retour de missions ou voyages. La plupart des centres de santé ont fait face à un manque de protocole sanitaire clair pendant les premières semaines. Considérant que dans le cône sud la saison froide allait suivre l’arrivée du virus, la région a été dans l’attente du « pic » épidémique à partir du mois d’avril. Une autre particularité fut celle de la quarantaine « communautaire » dans les quartiers populaires (ou « bidonvilles ») où les logements sont caractérisés par un entassement considérable qui oblige les habitants à sortir plus souvent dans l’espace public pour accéder aux biens essentiels. Il s’agit d’un confinement qui ne se limite pas au logement, mais qui inclue l’ensemble du quartier.

Une succession de chocs négatifs (le pire des mondes)

Ce « choc » de santé produit un « choc » économique avec des effets qui se manifestent déjà à court terme (plutôt centrés sur la diminution partielle ou totale des revenus) mais à long terme également. Les effets de long terme sont les plus inquiétants puisque leur caractère irréversible est plus fort, vu qu’ils se concentrent plutôt sur l’accumulation de capital humain (en tant qu’éducation et santé) et c’est celui-ci qui agit directement sur la transmission intergénérationnelle des inégalités. Les groupes les plus vulnérables sont au centre de cette scène : les plus pauvres mais aussi ceux qui peuvent tomber sous la ligne de pauvreté.

Un confinement qui est moins souvent évoqué est le « school lockdown ». Or la fermeture des écoles sur de longues périodes est une nouveauté dans l’histoire récente. L’impact à long terme sur l’éducation est l’une des principales préoccupations car l’investissement dans l’éducation a des effets positifs tant sur l’équité que sur la croissance, et car l’accès à l’éducation est différencié en fonction du milieu socio-économique des ménages.

Montage Claudio Rinaldi, juillet 2020. Dans la périphérie de Lima, à l’entrée d’un commerce. 

En Amérique Latine, selon des estimations récentes (qui intègrent comme hypothèses qu’un malade par famille est équivalent à une semaine perdue en école à distance et qu’un mort parmi une famille peut équivaloir à trois semaines perdues en école ou à un décrochage scolaire), un jour d’école à la maison peut être équivalent à une journée d’école uniquement si le niveau de formation des parents leur permet de se substituer aux professeurs, ce qui renforce la reproduction des inégalités car il y a une relation directe entre l’éducation des parents et celle des enfants. Le passage de l’éducation formelle à l’éducation informelle (via Internet ou grâce à des mentors) est très différent selon l’origine socio-économique. Le principal fardeau pour les plus pauvres de la région est que la probabilité de terminer l’école secondaire aujourd’hui est équivalente à celle des enfants nés dans les années 1960.

Le coût de l’inaction[3] pour la petite enfance est également non négligeable. Les niveaux actuels d’investissement et d’engagement politique en faveur des enfants sont sous-optimaux et se sont dégradés par rapport au passé. Les enfants de moins de cinq ans risquent de ne pas atteindre leur plein potentiel de développement, entraînant des processus dits d’hystérésis : des phénomènes créant des effets délétères et des pertes qui ne se rattrapent pas dans le court terme[4]. L’un des impacts est la fermeture ou la réduction de l’accès aux programmes préscolaires : la pandémie pourrait ramener les taux d’inscription dans les maternelles (déjà faibles, 42,2 % et 14,9 % pour les pays de la région à revenu intermédiaire inférieur et à faible revenu, respectivement) à zéro pendant plusieurs mois dans de nombreux pays de la région. La fermeture des écoles maternelles n’est pas le seul facteur lié à la pandémie et touchant les enfants. On assiste aussi à une augmentation du stress, de la violence et de la pauvreté. En Argentine, au Brésil, en Colombie et au Mexique, l’impact est ici encore fortement asymétrique et affecte particulièrement les enfants issus de familles défavorisées. En conséquence, l’inégalité des chances devrait s’accroître de manière substantielle, malgré les politiques d’atténuation.

Suite à la pandémie, la plupart des gouvernements essayent de briser le cercle vicieux de la pauvreté. Les transferts monétaires conditionnés, par nature focalisés, sont devenus beaucoup plus universels[5]. Ils viennent en aide mais sans compenser toutes les pertes et avec une forte hétérogénéité. Le Brésil dispose d’un système social généreux, l’Argentine également mais en moindre mesure, la Colombie est relativement peu active, le Mexique étonne par son inaction. La grande nouveauté du capitalisme contemporain est le développement de la couverture sociale et un paradoxe de cette crise est présenté par le contraste entre le Brésil et le Mexique. Le Brésil fournit des aides sociales à 150 millions de personnes et ces aides vont sans aucun doute constituer de puissants amortisseurs à la crise actuelle, si bien qu’il est peu probable que la pauvreté augmente à court terme en raison de la pandémie. À l’extrême opposé, le Mexique n’a pas de politiques actives pour compenser les effets négatifs de la pandémie sur la population, et on anticipe donc à ce que ce pays connaisse la plus forte augmentation de la pauvreté parmi les quatre plus grands pays de la région cités plus haut.

Du cercle vertueux au cercle vicieux ?

Avant la COVID, la région se portait plutôt bien sur le plan de la mobilité sociale (notamment avec l’accès à l’éducation et la diminution du « skill premia »). Des travaux empiriques[6] témoignent que la diminution du coefficient de Gini dans les dernières décennies s’explique à égalité par les politiques de protection sociale et par la diminution des inégalités de salaire. L’amélioration générale de l’accès à l’éducation a permis la réduction des inégalités au sein du marché du travail pendant la marée rose. L’après COVID-19 pourrait nous ramener au passé en accroissant ce « skill premia ». Selon l’OPHI[7], la pandémie va ralentir voire inverser la tendance de réduction de la pauvreté multidimensionnelle[8] et la ramener au niveau d’il y a 3 ou 10 ans.

En théorie, le capital humain protège des chocs de revenus et le revenu peut protéger le capital humain. Mais la situation actuelle est d’autant plus délétère que, même si dans certains cas les revenus sont maintenus, la perte du capital humain est presque irréversible. L’histoire économique témoigne très rarement d’une combinaison aussi exceptionnelle dans laquelle les effets de long terme des crises macroéconomiques se combinent aux effets des catastrophes naturelles, comme si une crise macroéconomique profonde s’accompagnait d’un tremblement de terre.

Buenos Aires 07 janvier 2021

Vera Chiodi est maîtresse de conférences en économie à l’Université Sorbonne Nouvelle (Institut des Hautes Études de l’Amérique latine) et membre du Centre de Recherche et de Documentation des Amériques (CREDA UMR 7227). Elle est actuellement en délégation au CNRS. Elle est co-responsable de l’Axe de Recherche Action publique Action Collective (ACAP) du CREDA. Elle obtient son doctorat en sciences économique de l’École d’économie de Paris, puis effectue un post? doctorat au J?PAL Poverty Action Lab. Elle est affiliée au Centro de Estudio para el Desarrollo Urbano, de la Universidad de San Andrés, Buenos Aires, Argentine. Ses travaux portent sur l’économie du développement, l’économie de l’éducation et le marché du travail. Elle vient de remporter l’appel à projet intitulé Procope Plus 2021 Partenariat Hubert Curien (PHC), financé par Deutscher Akademischer Austausch Dienst (DAAD), Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) et le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI). Elle a récemment publié « More is more. Livelihood interventions and child labor in the agricultural sector ».


 
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